Si les technologies Power-to-X restent coûteuses et la mobilité hydrogène balbutiante, Martin Osterwalder, entrepreneur et pionnier de l’hydrogène, reste convaincu que sans énergies alternatives, la Suisse n’atteindra pas ses objectifs climatiques. Dans le cadre d’une longue interview, il fait le point sur les défis auxquels se heurte sa branche, les politiques biaisées et sa vision d’un marché de l’hydrogène vaste et diversifié.

Interview: Avenergy Suisse

Pour commencer, une question générale : que représente pour vous le Power-to-X? Quel est son potentiel, où en sommes-nous aujourd’hui ? Le Power-to-X n’en est qu’à ses débuts, surtout pour l’utilisation à l’échelle industrielle. La technologie est au point, son exploitation commerciale paraît envisageable. La question qui se pose est: cette exploitation peut-elle un jour être rentable ?

Vous ne semblez pas très optimiste
Je suis lucide. Si nous voulons – ou devons – décarboner le système énergétique, il faudra donner toute leur place aux technologies Power-to-X. L’avenir nous dira quelle technologie va finalement s’imposer – les avancées de la
recherche dans les années à venir vont être déterminantes. Ce qui est clair, c’est que nous allons sortir d’un système énergétique en ruban très centralisé pour aller vers un système décentralisé et fluctuant. Ce qui pose de multiples défis. Nous allons vivre des périodes où l’éolien et le solaire fourniront beaucoup d’énergie – et des phases où l’énergie renouvelable sera pratiquement indisponible. La grande question de la stratégie énergétique est de savoir comment stocker l’énergie produite en été pour l’hiver ? Et pour ça, je ne vois pas d’autre solution que le Power-to-X.

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Site de production d’hydrogène à St.Gall. Source: Goupe Osterwalder

Vous êtes un pionnier de l’hydrogène en Suisse, vous exploitez deux stations-service à hydrogène. Comment se fait-il qu’une entreprise qui vient du commerce des énergies fossiles se soit engagée si tôt dans ce domaine ?
Cela a beaucoup à voir avec notre ADN d’entreprise familiale. Le groupe Osterwalder a été fondé en 1855. Aujourd’hui, la sixième génération est à la tête de l’entreprise. On pense automatiquement « long terme » et on se demande quoi faire pour assurer la pérennité de l’entreprise. Nous avons compris très tôt que l’énergie fossile ne durera pas éternellement. Le point de bascule arrive, mais nous ne savons pas quand. C’est pourquoi nous avons décidé, il y a un moment déjà, d’investir ailleurs.
L’énergie, Nous aurons toujours besoin d’énergie et nous savons comment la distribuer. Cette compétence peut facilement s’appliquer à d’autres technologies. Et nous sommes convaincus que l’électromobilité ne pourra pas couvrir tous les besoins et que d’autres technologies seront nécessaires. L’hydrogène va se faire une place, plus ou moins importante c’est l’avenir qui nous le dira.

Martin Osterwalder

Notre vision a toujours été de rendre l’hydrogène largement accessible.

Martin Osterwalder

En savoir plus sur Martin Osterwalder

Martin Osterwalder est membre du Conseil d’administration et C0-CEO du groupe Osterwalder. Cet expert en finances et controlling diplômé est entre autres président de l’association de promotion Mobilité H2 Suisse. Le groupe Osterwalder est une entreprise familiale suisse riche en tradition, fondée en 1855, dont le siège est à Saint-Gall. Elle est aujourd’hui présente dans l’énergie (avec notamment le réseau de stations-service AVIA, le mazout, les lubrifiants, la mobilité hydrogène, l’e-mobilité), la technique du bâtiment, l’immobilier et le nettoyage de canalisations.

Quelle expérience faites-vous avec vos deux stations-service à hydrogène ? Le parc de véhicules est plutôt réduit.
C’est vrai. Nous avions espéré que le développement serait plus rapide, surtout pour les utilitaires. La demande augmente, mais plus lentement que prévu.

Comment fonctionne une stationservice à hydrogène ?
En principe, comme une station-service conventionnelle. Il y a une cuve d’hydrogène sur place. Le remplissage prend à peu près le même temps que pour le diesel ou l’essence. Elle est exploitée comme les autres stationsservice et n’affiche donc pas de surcoûts importants.

Vous venez de l’évoquer, le développement des véhicules à hydrogène piétine. Pour les poids lourds, qu’est-ce qui coince? Il y a une clientèle potentielle, surtout dans le domaine commercial, mais la guerre en Ukraine a entraîné une forte hausse du prix de l’électricité. Quand nous avons démarré, le prix de l’électricité était de 40 francs par mégawattheure. Il a atteint les 200 et actuellement il tourne autour de 100 – c’est nettement plus élevé que dans nos projections avec des répercussions directes sur le prix de l’hydrogène. Le coût global d’un véhicule à hydrogène est aujourd’hui nettement supérieur à celui d’un diesel.

Y a-t-il d’autres obstacles?
Oui, des obstacles technologiques. Beaucoup de constructeurs ont hésité à mettre des camions à hydrogène sur le marché. Et s’il n’y a pas de véhicules, ils ne sont pas mis en service. Beaucoup se sont très vite concentrés sur des solutions à batterie, l’hydrogène a été laissé pour compte. Nous nous attendions à une percée plus rapide des piles à combustible. Aujourd’hui, nous pensons qu’il faudra attendre 2027/28 pour que de grands constructeurs proposent des camions H₂ en grande série.

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Station-service et camion à hydrogène à St.Gall. Source: Groupe Osterwalder

Combien coûte actuellement le kilogramme d’hydrogène en station-service?
Actuellement, environ 17 francs par kilo. Cela permet de parcourir environ 100 kilomètres. À titre de comparaison, l’essence se situe entre 12 et 13 francs les 100 kilomètres. L’hydrogène est donc actuellement plus cher. Lorsque
nous avons commencé, le prix était à environ 12 francs – les coûts étaient comparables.

Où vous procurez-vous votre hydrogène?
Nous le produisons nous-mêmes. En collaboration avec SN Erneuerbare Energie AG et SAK, nous exploitons une installation d’électrolyse qui est intégrée au système Hydro Spider. Nous y remplissons des citernes qui sont livrées à nos stations-service.

Donc pas de pipeline?
Pas encore – mais nous étudions la possibilité de réaliser quelque chose de ce genre.

Si vous vous projetez dans les cinq à dix prochaines années, où voyezvous le marché de l’hydrogène en Suisse?
Je suis convaincu qu’à long terme, les professionnels du transport et de la logistique ne pourront pas tout miser sur la batterie électrique – tout simplement parce qu’elle ne se prête pas à certaines utilisations. Je pense que dans dix ans, une part importante des flottes sera équipée de piles à combustible. Mais l’hydrogène n’est pas seulement nécessaire pour la mobilité, il est également employé dans des applications industrielles, par exemple les processus à haute température. Nous voyons également un potentiel dans les applications fixes comme la cogénération ou le remplacement des chauffages. L’hydrogène jouera un rôle central dans le couplage des secteurs.

Le groupe Osterwalder est-il présent dans ces domaines ? Vos clients uti- Station-service et camion à hydrogène à St.Gall. Source: Groupe Osterwalder lisent-ils de l’hydrogène en dehors de la mobilité? Oui, deux de nos clients industriels utilisent l’hydrogène comme gaz inerte. Avec la société Hälg, nous avons aussi soutenu le projet «NEST» de l’EMPA – un bâtiment alimenté en électricité et en chaleur par des piles à combustible. L’EMPA y étudie l’impact de ce projet sur le réseau électrique. Le bâtiment dispose également d’une installation photovoltaïque sur le toit – un cas d’école pour le stockage saisonnier de l’énergie.

À l’avenir, envisagez-vous plutôt des utilisations stationnaires ou des utilisations dans la mobilité?
Les deux. Notre vision a toujours été de permettre le plus grand nombre d’utilisations possibles pour l’hydrogène. La mobilité était un point d’entrée facile – nous avons une grande d’expérience dans ce domaine. Mais il n’a jamais été question de nous y limiter.

La politique s’intéresse à l’hydrogène, la Confédération a adopté une stratégie hydrogène. Qu’en pensezvous?
Le maître-mot, c’est l’égalité de traitement entre technologies. L’Office fédéral de l’énergie a tendance à privilégier l’électromobilité, on le voit au niveau des lois, des réglementations et de la répartition des subventions. Nous nous
battons pour que l’hydrogène ne soit pas pénalisé.

Pouvez-vous donner un exemple concret ?
La garantie d’origine, par exemple. L’hydrogène y est actuellement désavantagé. Nous ne demandons pas un traitement de faveur, juste des conditions équitables, les mêmes règles du jeu que pour les autres motorisations alternatives, l’électrique ou les biocarburants.

Hydrogène vs électromobilité – concurrence ou complémentarité ?
Très clairement: complémentarité. Je ne suis pas du tout contre la mobilité électrique – au contraire : avec AVIA Volt, nous sommes présents dans ce domaine avec une entreprise forte. Mais aucune technologie ne convient à la totalité des utilisations. Plutôt que « toute l’une et toute l’autre », ce sera « l’une n’exclut pas l’autre ».